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Article extrait de Médiapart, 07/12/2025
Dans les Hauts-de-Seine, l’increvable « génération Pasqua » en reprendrait bien pour sept ans
André Santini n’a pas de téléphone portable et il n’en a jamais eu. Hospitalisé depuis deux mois, le maire d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) continue de gérer les affaires de sa commune par le truchement de son assistante, qui lui amène chaque jour les notes et les courriers les plus importants. Jusqu’à quand ? « Il poursuit sa convalescence, évacue-t-on dans son entourage. Mais il trépigne de revenir, il a le moral. »
Assez pour rempiler, estime visiblement l’élu de 85 ans. Malgré les doutes sur son état de santé, André Santini a fait savoir à son équipe que sa décision était prise : il briguera, en mars prochain, un neuvième mandat de maire. « On ne l’imaginait pas renoncer, sourit Philippe Knusmann, son adjoint à l’urbanisme et au logement. Il a plein de projets en cours et il a envie de les mener à bien. »
Baroque à bien des égards, l’ambition d’André Santini n’a pas fait scandale, dans un département où le cumul des mandats dans le temps fait partie du paysage. Tous ne l’ont pas officiellement annoncé mais la grande majorité des maires sortants des Hauts-de-Seine va se représenter le 15 mars : Patrick Ollier (80 ans) à Rueil-Malmaison, Jean-Yves Senant (79 ans) à Antony, Jacques Kossowski (85 ans) à Courbevoie, Jean-Jacques Guillet (79 ans) à Chaville…
Sur les trente-six villes que compte le département, onze verront un maire (dix hommes pour une femme) d’au moins 70 ans briguer un nouveau mandat. Pour sept ans cette fois, puisque les prochaines élections municipales devraient être reportées de 2032 à 2033, pour éviter de tomber la même année que les élections présidentielle et législatives. « C’est l’air des Hauts-de-Seine, que voulez-vous ? », s’amuse le sénateur Hervé Marseille, lui-même maire de Meudon pendant deux décennies.
Dans une vie politique en incessante recomposition, il y a quelque chose de fascinant à observer la permanence politique de ce vieux bastion de droite, tenu par des barons forgés au siècle dernier. Charles Pasqua n’est plus mais la génération d’élu·es qui l’ont accompagné – et parfois combattu – n’a pas tiré sa révérence. Georges Siffredi, qui a dirigé sa ville de Chatenay-Malabry pendant vingt-cinq ans, a pris en 2020 la présidence du conseil départemental après le décès de Patrick Devedjian, lui-même maire d’Antony pendant dix-neuf ans.
« Les Hauts-de-Seine, ce n’est pas une terre d’alternance », euphémise Maud Bregeon, députée du territoire depuis 2022, désormais porte-parole du gouvernement. Un vent de panique avait soufflé, pourtant, avec l’irruption d’Emmanuel Macron en 2017. Comment François Fillon avait-il pu être devancé, dans un des fiefs les plus solides de la droite française, par cet ancien ministre socialiste ? Rebelote aux européennes de 2019, lorsque la liste macroniste a devancé de vingt-deux points celle du parti Les Républicains (LR).
Les municipales de 2020 agissent à l’époque, pour les soutiens du chef de l’État, comme un brutal retour au réel. À Neuilly-sur-Seine, Levallois-Perret ou Asnières, les candidatures de feu La République en marche (LREM) sont écrasées. Les barons gardent la main. Depuis, la droite LR et la droite macroniste ont scellé un accord qui ne dit pas son nom : à la première les municipalités, à la seconde les circonscriptions.
À Issy-les-Moulineaux, tout le monde a oublié l’affrontement virulent entre Gabriel Attal et André Santini en 2017. Désormais, le député de 36 ans et le maire de 85 ans marchent main dans la main. À Rueil-Malmaison, certains ont poussé, un temps, le député Pierre Cazeneuve à se présenter aux municipales face à Patrick Ollier. La tentation leur est passée. « Les mecs gèrent leur fief, souffle un cadre du camp présidentiel. Ici, quand un maire est installé, c’est extrêmement compliqué de le déloger. »
Des années dans le fauteuil de maire, ce sont des années passées à inaugurer les écoles, les gymnases et les crèches, à poser les premières pierres de nouveaux chantiers, à écumer les galettes des rois et les fêtes de fin de saison, à subventionner les associations par dizaines, à parcourir les marchés et les banquets des seniors… « À un moment donné, vous devenez l’image de votre ville, tout cela est associé jusqu’à se confondre dans le regard des gens », résume Philippe Laurent, maire (UDI) de Sceaux.
Un préfet passé par les Hauts-de-Seine parle de maires « piquousés à leur mission ». « Leur ville est devenue leur vie, poursuit la même source. À un moment, ils se disent : “Si je quitte la scène, c’est une petite mort.” » À Issy-les-Moulineaux, le fidèle Philippe Knusmann imagine même André Santini « finir comme Molière, sur scène ».
Même s’il a été ministre, président de l’Assemblée nationale et député, Patrick Ollier jure que son mandat actuel lui procure un bonheur sans égal. « Un maire qui est passionné par sa ville, il vit sa ville dans le cœur, peu importe l’âge qu’il a », insiste l’édile de Rueil-Malmaison. Tout en reconnaissant que la question de la fin se pose en des termes parfois difficiles à envisager : « On peut avoir cette crainte, cette appréhension à l’idée que la fusion entre l’homme et la ville prenne fin. Si je devais quitter ma mairie, je serais très malheureux, c’est vrai. »
De gauche à droite : Patrick Ollier, maire de Rueil-Malmaison, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, maire de Puteaux, et André Santini, maire d’Issy. © Photomontage Mediapart avec Rea
Pour justifier leur nouvelle candidature, la plupart des sortants interrogés par Mediapart évoquent le désir de mener à bien certains projets structurants. Philippe Laurent, le maire de Sceaux, cite l’exemple d’un projet d’aménagement dans un des quartiers de sa ville. « On ne s’en rend pas forcément compte mais même un petit projet de ce type, c’est minimum cinq ans, explique l’élu UDI. Quand on le lance, on a envie d’aller au bout, de le voir sortir de terre. »
Hervé Marseille, ancien maire de Meudon, reprend aussi cet argument, avancé à gauche comme à droite. « Si on veut vraiment transformer sa ville, cela prend deux mandats minimum », explique le président de l’UDI. Et tous le martèlent : leur ville bouge – avec les finances locales les plus enviables du pays et au prix d’une ségrégation sociale puissante, serait-on tenté d’ajouter.
Élue de Levallois-Perret avant d’entrer à l’Assemblée puis au gouvernement, Maud Bregeon salue le bilan de la droite locale : « Si ces maires sont réélus, c’est aussi parce qu’il y a des grands projets et que les villes sont transformées. Dans les Hauts-de-Seine comme ailleurs, l’électorat regarde la qualité des services publics, la sécurité, le développement des infrastructures… Lorsqu’un maire est réélu, cela signifie que tout cela est au rendez-vous aux yeux de ses administrés. »
L’introuvable succession
Face à une telle dynamique, l’âge ne serait donc qu’un détail, dont les concernés jurent qu’il n’enlève rien à leurs capacités cognitives et physiques. « J’ai fait énormément de sport dans ma vie, je suis deuxième dan de judo, glisse Patrick Ollier, l’air de rien. Ceux qui se sentent décrépits à cinquante ans, ce sont ceux qui n’ont fait que du canapé et du bureau. Moi, j’ai fait du sport toute ma vie et ça donne des avantages extraordinaires. Je ne suis pas malade, je marche aussi vite que n’importe qui, je n’ai pas de problèmes. Je vais même très souvent à la chasse. »
À Sceaux, Philippe Laurent – qui n’a que 71 ans – assure qu’il n’y serait pas retourné « [s’il n’avait] pas été en forme ». Le maire suit encore, trois matins par semaine et en visio, les séances de son coach individuel. Jacques Kossowski, à Courbevoie, affirme n’avoir rien changé à son rythme : réveil à 6 heures du matin, retour entre 20 et 22 heures le soir. « Je fais ça depuis 1995 », précise l’élu LR, par ailleurs président de l’association départementale des maires.
« Kosso », son surnom dans le marigot local, a remarqué le « buzz » d’une de ses dernières vidéos Instagram. « J’ai fait 60 000 vues ! », s’amuse-t-il. Dessus, il apparaît à la salle de sport, au stade, en train de soulever des haltères, d’enchaîner les tours de piste ou de tenir les positions de gainage. « Le sport c’est la santé », écrit-il en légende. Une manière de répondre aux critiques de l’opposition municipale, qui débute sa campagne municipale sur le thème du renouvellement.
Les soulevés de terre ne suffiront pas à esquiver le débat, profondément politique, sur la difficile succession des barons de la « génération Pasqua ». « Leur grand drame, c’est qu’ils ont été incapables d’imaginer la suite, tance un parlementaire macroniste du département. Ils restent en poste sans plan B, sans succession travaillée. Ça paraît délirant, à un moment où on peut penser, sans leur manquer de respect, qu’ils ne resteront pas tous en poste jusqu’en 2033. »
À Boulogne-Billancourt, l’élu Horizons Antoine de Jerphanion a cheminé un temps avec le maire (LR) Pierre-Christophe Baguet, avant de rompre. Les deux hommes pourraient s’affronter au premier tour, le 15 mars prochain. « Ça me paraît tellement plus gratifiant de transmettre, de former une nouvelle génération d’élus, que de s’accrocher indéfiniment à son poste, soupire le trentenaire, battu au second tour des dernières législatives (40 %). Il y a chez certains une incapacité à imaginer la suite. »
L’exemple de Levallois-Perret est peut-être le plus parlant. Après trente ans de mandat, Patrick Balkany avait adoubé en 2020 son ancienne directrice de cabinet, Agnès Pottier-Dumas (LR), devenue maire. Quelques semaines plus tard, il a changé d’avis, déplorant le refus de celle-ci de l’embaucher au sein de la société d’économie mixte de la ville. L’ancien maire, condamné définitivement pour blanchiment de fraude fiscale, a monté une autre liste conduite par un de ses fidèles, décidé à « reprendre la ville ».
Ses collègues se refusent souvent à désigner un ou une dauphine, de peur de perdre la main sur les affaires locales. À Issy-les-Moulineaux, personne ne s’aventurerait à faire entendre la moindre ambition. La suite ? « André Santini n’en a jamais parlé et nous ne lui en avons jamais parlé non plus, reconnaît Philippe Knusmann, directeur de campagne en 2020. Dans son esprit, la question ne se pose pas. Et il a toujours évité de nommer quelqu’un pour éviter les polémiques et la discorde dans l’équipe. »
Les sortants plaident l’assèchement des candidatures. Philippe Laurent avait « fait entrer des gens » dans son équipe avec l’idée de leur proposer de prendre la suite. « Pour des raisons de famille ou de carrière, ils ont fini par me dire non », raconte le maire de Sceaux. Son collègue Jacques Kossowski avait misé sur Jean Spiri, un membre de son équipe, pour devenir maire de Courbevoie mais celui-ci a été nommé fin 2024 comme diplomate en Afrique du Sud, chargé de la coopération culturelle.
« Est-ce que la politique donne encore envie aux jeunes ?, s’interroge le maire de 85 ans. Est-ce qu’un jeune talentueux se dit que ça vaut le coup, pour 3 000 euros par mois, de passer quasiment 24 heures sur 24 à la mairie avec 2 200 fonctionnaires à gérer, le pénal au-dessus de sa tête et les week-ends passés à travailler ? » Patrick Ollier assure chercher la perle rare : « S’il y a quelqu’un à même de me remplacer, je me sens tout à fait capable de le former pendant trois ans et de dire, à mi-mandat : un tel me semble à même de prendre ma place. Je m’interroge sincèrement. »
Jacques Kossowski a passé le cap : début décembre, dans Le Parisien, il a annoncé sa volonté de laisser son fauteuil au bout de « dix-huit mois à deux ans » à l’élue UDI Nathalie Soares, par ailleurs conseillère de Valérie Pécresse à la région Île-de-France. Si la liste sortante est réélue et que la promesse de transmission est tenue, ce sera peut-être l’occasion de féminiser une fonction occupée aux trois quarts par des hommes dans les Hauts-de-Seine.
C’est l’enjeu sous-jacent de ces histoires de succession : rapprocher la composition sociologique des maires de celle d’une population de plus en plus jeune et majoritairement féminine. Et entendre de plus près l’aspiration croissante à une prise en compte sérieuse des questions d’égalité et de discrimination ? Comme un symbole, André Santini, condamné à plusieurs reprises pour injures publiques, est l’objet d’une enquête judiciaire pour agression sexuelle et harcèlement sexuel et moral, et d’une plainte pour outrage sexiste envers deux élues en 2023.
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